Une certaine idée de la vie

LA RECONQUÊTE DE L’OUEST


En 1869 la traversée du continent Nord Américain fut ouverte par la jonction des lignes ferroviaires Est et Ouest. D’un océan à l’autre, la conquête du Far-West fut aussi un peu la conquête du Far-Est. La conquête continua en variant les moyens.
Le 22 avril 1889 fut donné le départ d’une extravagante course dont l’enjeu était la distribution de terres de l’Oklahoma officiellement confisquées aux Indiens. Un Western, inoubliable mais oublié, relate cette aventure d’hommes, de charrettes, de chevaux.
Le 15 août 1914.fut inauguré le canal de Panama. Après bien des péripéties puisque le premier coup de pioche fut donné en 1881, s’est accompagné de pertes humaines, fut suivi d’un scandale financier qui ne fut pas le dernier du genre. Les matières pondéreuses purent désormais aller à sans Francisco, sans passer par le Cap Horn.
Bien de l’eau a coulé depuis, en Gulf Stream et en Niño.
Voici bientôt soixante-dix-ans, l’Empire du Soleil Levant fit des percées tous azimuts. Son Levant Américain finit par le contenir en employant des moyens extrêmes.
Les conquêtes continuent, sous d’autres formes, en bien d’autres lieux.
Aujourd’hui la mondialisation, oppose l’orient et l’occident en une tectonique économique qui bouscule des plaques de matières premières, d’énergie, d’informatique, d’industrie, de ressources alimentaires et hydrauliques, de capacités humaines.
L’Europe, l’Amérique et l’Asie contemplent le monde et le ciel. Elles en prennent la mesure pour préparer les nouvelles conquêtes. Un triangle curviligne presque équilatéral en donne l’échelle. Pékin est à 8.600 kilomètres à l’est de Brest et à 9.700 kilomètres à l’est de San Francisco. Brest est à 8.900 kilomètres de notre Far-West de San Francisco.
Jacques Attali nous avertit : « Alors que le centre du monde bascule de l'Atlantique au Pacifique, un danger guette l'Europe: sortir de l'Histoire. ». *
Les envieux admiratifs affirment que tout technocrate qu’il est, il n’a pas tort.
Mais a-t-il bien raison ? Faut-il suivre dans toutes ses réflexions cet ancien sherpa des sommets ?
L’homme de la rue vit sur terre. Il sait que la probabilité est plus grande de trouver… du monde sur l’arc Pékin-Brest, où il y a beaucoup de terre, que sur l’arc Pékin San-Francisco, où il y beaucoup d’eau.
C’est le monde dirigeant qui bascule. Sortir de l’histoire est un souci de notable. Il vaudrait mieux avoir le souci de sortir du marasme qui menace de faire entrer les humbles dans l’histoire. Par l’esclavage, qui a aussi son histoire.
La conservation des splendeurs passées suffit au bonheur des gens bien établis. La saturation des capacités de développement nous oblige à importer des capitaux. L’insuffisance de certains moyens, la désaffection pour les tâches de production, la nécessité de vivre chaque jour, provoquent des migrations.
Les entreprises tentent d’échapper à ceux qui les pressurent. Elles passent à l’est, à l’ouest ou au sud, pour trouver des chantiers, des consommateurs de la main d’œuvre. Leurs profits suivent les capitaux investis, mais à contresens.
L’Europe résiste en faisant des lois et des règlements à Bruxelles et à Strasbourg. Elle les amende, les encadre, les fige, à Rome, à Nice, à Lisbonne, à Copenhague ou ailleurs.
Comme aurait pu dire Pascal, l’Europe est « un cercle dont le centre est partout ». La voilà menacée de n’être nulle part.
Comme a dit Voltaire : « Point de loi quand il y a 100.000 lois ». Et les passions tuent la foi. L’Europe et le monde sont ainsi devenus un nouveau Far West, sans foi ni loi.
On nous annonce par ailleurs que les glaces du pôle fondent et que les conquêtes logistiques passeront un jour par le pôle Nord. Il ne faut donc pas oublier qu’il existe une Asie du Nord et aussi un hémisphère sud qui peuvent réserver des surprises. Il faut se souvenir aussi que bien des terres sont inhabitables, que nos espaces sont une richesse.
La course aux technologies et aux productions nouvelles est ouverte. Les plus vifs la gagneront. Pourquoi pas les meilleurs ?
Le pays d’accueil de l’immigrée Marie Curie doit transmuter en ardeur au travail toute l’énergie dissipée en débats, en récriminations, en manifestations, en amusements, en discours. Mais c’est une tout autre histoire car l’adversaire est en nous. C’est la futilité.
Sur notre globe déboussolé, au-delà de l’Ouest, il y a toujours un Ouest à conquérir.

Pierre Auguste

Le 27 janvier 2010


*L'Europe sort de l'Histoire Par Jacques Attali, publié le 07/01/2010 ; L’Express.

POST-SCRIPTUM


Sur Google Earth, bien des approches sont dignes d’intérêt digne d’intérêt.
Saisir le nom d’une localité dans la fenêtre du moteur de recherche.
Attendre que Google présente le lieu affiché.
Prendre de la hauteur jusqu’à l’altitude de 15.000 km. C’est plus rapide, moins risqué et plus économique qu’avec une fusée.
Une vue du monde ainsi centrée peut surprendre et permettre d’utiles méditations.
En voici trois qui illustreront notre propos.
À la verticale de Brest une Europe connue montre pourquoi nous avons subi tant d’invasions venues de l’est et quelques-unes venues du sud.
À la verticale de Pékin il y de l’eau à l’est, de la terre à l’Ouest.
À la verticale de San Francisco, l’Amérique du Nord occupe une large part de son hémisphère. L’Amérique du Sud a disparu. Il semble ne rien exister ni à l’ouest, ni à l’est. Il faut des raisons plus impérieuses qu’impériales pour que de cette gigantesque presqu’île on se jette à l’eau pour traverser les océans
À La verticale du pôle nord, des continents semblent s’être rapprochés.
Conquêtes et reconquêtes passeront sans doute par toutes voies possibles, terrestres, maritimes, aériennes ou virtuelles.
Et, comme la géographie commande, la dérive des continents annoncée par Jacques Attali finira toujours par prendre les chemins de tous les Attila.

P.A